Les rituels de prises de repères

January 9, 2024By 0

par Jackie LABADENS, praticienne et formatrice en gymnastique holistique, auteure de « Essai de théorisation d’une pratique éducative singulière : la Gymnastique Holistique » (DU Sciences de l’Education / Université Toulouse 2). Extrait.

Dans la pratique de la gym holistique, les rituels de prise de repères font partie de mes outils éducatifs.Il s’agit de créer une séquence répétitive, un intervalle consacré à l’observation…

… Nous pouvons parler d’expérience plutôt que d’« exercice ». En effet, l’« exercice » fait appel à une répétition systématique afin d’obtenir un résultat. Or, en Gymnastique Holistique, les mobilisations du corps sont proposées dans la perspective de vivre une « expérience », d’en recueillir les fruits et
d’en retirer une connaissance : apprendre de soi-même, le soi qui nous informe.

La prise de repères est une expérience récurrente : elle est un rituel et rythme les séances.

Les différents sens du mot « repérer », dans Le Robert, nous mettent sur le chemin de l’esquisse :
– indiquer l’endroit d’assemblage,
– apercevoir, distinguer,
– découvrir l’existence de quelque chose, le tracé, le contour, le placement,
– l’action de repérer : mise au point à l’aide de repères et par métonymie ce qui sert à mettre au point.

Le mot repère s’est spécialisé pour désigner l’endroit où des tracés doivent se joindre pour que le raccord soit fait avec exactitude. Action de déterminer exactement l’emplacement d’une chose dans l’espace et dans le temps : mesure, découpage.

L’étayage des différents sens de ce terme indique tous les découpages et mesures possibles du mouvement. Il donne l’importance de l’initialisation […] dans l’état d’esprit de découvrir le dessin du mouvement, le rythme d’un repère à un autre et son articulation, tout cela dans le but progressif de faire une mise au point, d’assembler, de raccorder.

Le repère prépare à se séparer. Il comprend un point d’où l’on part et où l’on revient toujours. C’est une sorte de refuge dont on découvre l’existence et qui peut s’assimiler au mouvement fondamental. Il participe à la sécurité de base.

Enfin, il initialise la connaissance que l’on va faire de soi-même. Il comporte des étapes et des retours réguliers aux questionnements qui situent les informations, d’où la nécessité de se référer au point de départ.

Le repère est une phrase-clé que nous énonçons en quelques mots conventionnels au début de chaque séance : « Comment allez-vous ? »

 
Pour appréhender les repères en position assise sur le sol, deux temps vont se succéder.
A l’accueil « comment allez-vous ? », ces trois mots courtois interrogent le corps social mais déjà dans une perspective d’intériorisation. Les réponses vont servir à bâtir le contenu du cours. Chacun le sait tacitement. Le soin qu’il apportera à la réponse lui servira.
Ce moment est important en tant que premier repère espace-temps, intermédiaire entre le vestiaire, les bavardages ou l’agitation et l’instant, où, déchaussés, les participants se retrouvent assis dans la salle en arc de cercle.La réponse oscille entre le « ça va », « j’ai mal », une mimique, un silence, une remarque sur les effets du cours de la semaine dernière, ses répercussions sur le vécu de la semaine passée. Il est intéressant de voir que les gens utilisent le « ça », forme impersonnelle, pour parler indistinctement de leur corps et d’eux-mêmes.

 

Cette phrase rituelle a une double fonction d’accueil et d’entrée en matière. Elle signale un temps suspendu entre dispersion et concentration. Première mesure entre l’extériorité et l’intériorité où les autres interfèrent encore. Elle définit la motivation pour chacun d’être là, son espace de différence entre lui et celui qui vient de parler : moi, je… Voir et écouter les autres dire avec retenue leur souffrance intime, faire un premier point : « J’ai mal, j’ai des difficultés à…, je suis bien, je suis contente… » (Tiens, pourquoi tantôt « avoir », tantôt « être » ?)

Ce premier tour de table commence à construire le groupe. Cette première prise de repère sert à légitimer la présence de chacun dans le groupe, et simultanément l’invite à se retirer dans son corps « intériorisé ».

Dans un deuxième temps, toujours en position assise, j’ajoute « Asseyez-vous de la façon qui vous convient ; la plus confortable. »

Je détaille rituellement, en laissant des intervalles :
– Voyez comment le sol vous porte,
– les parties de votre corps qui vous semblent affaissées,
– celles que vous ressentez un peu comme suspendues,
– voyez si vous sentez un axe se dégager,
– où se fait le mouvement de votre respiration,
– et depuis l’endroit de ce mouvement, avec un mot, essayez de dire « comment vous êtes ».

Le temps de réponse à cette phrase concentre l’atmosphère ; la réponse verbale n’est qu’un prétexte pour plonger en soi. Se poser sur les ischions, traduit l’action de la pesanteur, une première conscience de la posture et un appui solide, donc une sécurité. Lorsque nous asseyons un tout jeune enfant, les ischions bien placés dans le creux de notre main, nous lui faisons éprouver ce sentiment de sécurité et de confiance depuis sa base. Développer le mouvement à partir de cette sécurité de base, c’est aussi donner la liberté au mouvement. Lorsque je demande d’exprimer le ressenti dans cette posture en un seul mot, c’est pour en faire une synthèse, une première mise à jour. La personne peut commencer son introspection pour aborder les repères en position allongée.

Chacun sait qu’une prise de repères comparative, dans la même position, clôturera la séance. Ces repères exigent un constat qui sera la synthèse de l’ensemble de la séance. Ces prises de repères en symétrie forment une boucle de temps, filet de provisions rempli au goût de chacun.

Dans la première synthèse, le corps était situé comme on planterait un décor. Dans un temps comme dans l’autre, c’est une référence spatio-temporelle dans une apparente immobilité.

 

Les repères en position allongée sont détaillés uniquement en début de cours.

Sentez :
– comment vous reposez globalement sur le sol,
– le contact de vos talons,
– essayez de sentir la distance de vos chevilles au sol,
– la surface de contact de vos mollets,
– le pont sous vos genoux,
– vos cuisses,
– le contact de votre bassin,
– le pont sous le dos,
– vos côtes sur le sol et comment posent vos omoplates,
– percevez-vous un mouvement des côtes sur le sol ?
– l’espace entre vos omoplates,
– le pont sous le cou : sa hauteur, sa longueur, le point de contact de la tête sur le sol,
– comment posent vos mains,
– le pont de vos poignets,
– le contact de vos avant-bras, vos coudes, vos bras, vos épaules,
– enfin comment vous posez globalement sur le sol.

Ce temps d’observation se fait dans le silence.
C’est de cette position allongée que vient le temps de la mesure car c’est la position la plus stable. Nous sommes déchargés du poids de notre corps et de sa dynamique de rééquilibration. Tout le corps est au sol et le sol devient socle. Nous pouvons enfin nous abandonner à son contact et cheminer tranquillement au fil de l’énumération. Nous sentons, évaluons, comparons les impressions d’un côté et de l’autre que le sol nous renvoie. Remarquez que les repères sont déclinés des pieds à la tête, les bras venant en dernier lieu car nous sommes faits pour vivre debout et c’est l’ancrage des pieds qui ouvre vers un champ d’équilibre et d’autonomie.

 

Ces instantanés, qui offrent au pratiquant l’opportunité de porter son attention sur des paramètres tels que les volumes, les espaces corporels, la surface d’appui, la densité, les temps respiratoires, et sur tous ces mouvements qui se font en nous, sans nous, sont au centre de la gymnastique holistique… ils permettent de prendre conscience de sa propre matière et de ce qui l’anime, donc de soi à travers les effets de nos comportements.

 

L’expression des consignes est composée de mesures précises et concises qui participent au cadre.
Nous approchons aussi notre propre matière par le repérage du poids, de la masse, du volume, de la densité, des surfaces, des contours de ses éléments.Je décris le tracé de la silhouette et chacun l’inscrit dans l’écoulement de son propre temps. Nous faisons se dérouler la mesure de ce temps sous la forme d’une récitation ponctuée de silences. Nous sous-entendons déjà la nécessité pour chacun d’aiguiser ses repères comme nous le ferions avec des outils. Nous attirons l’attention sur les segments du corps : premières plongées de perspectives, souvent surprenantes, parfois déstabilisantes.

 

C’est l’heure de la révélation, des décalages voire des ruptures entre nos représentations et les informations que le sol nous renvoie. Nous naviguons dans un entre-deux plein d’étonnement souvent inquiet entre l’univers de la perception et celui de la matière : « Ma tête part à droite : c’est normal ? »

Même si l’attention est là, chacun a l’occasion de « se perdre » à sa façon dans un coin de son corps. Ce temps « perdu » au cours de la « récitation » donne une place démesurée à l’inconfort imprévu du moment. Temps perdu ? Sûrement pas. Il a l’intérêt de définir de nouveaux besoins qui animeront la séance.

Tout au long du travail, entre chaque mobilisation, nous revenons faire un « arrêt sur image » avec une nouvelle prise de repères. J’interroge après chaque expérience sans répéter l’énumération : « Que s’est-il passé maintenant ? » sous-entendu : « Qu’a changé cette dernière séquence ? »

Au retour à la position allongée, après chaque expérimentation, je demande d’identifier les nouveaux repères qui se dégagent, ceux qui sont dépassés et ceux que nous entrevoyons. Yves : « J’ai ressenti une douleur dans la hanche », « j’ai besoin de longueur ici… »

Obligé(e)s de répondre dans l’instant, nous construisons intuitivement un autre champ d’exploration, une parenthèse de temps dans le temps. Nous apercevons rapidement que les côtés ou segments opposés peuvent être en lutte : « Mon côté droit prend toute la place ».
Il n’est pas nécessaire de chercher l’effet ou la forme identique, l’équilibre n’est pas symétrie. Dans la prise de repères existe une notion de « lutte » entre ce qui est et ce qui « devrait » être. Nous nous focalisons sur nos propres repères tels le décalage, la douleur etc… la formulation n’est pas à l’origine de cette « lutte » : les consignes sont neutres ; elles s’adressent au groupe, chacun les vit ou les interprète à sa façon.

Enfin, ces rituels de prise de repères, signes de ponctuation, incitent à une mise à jour : chacun réactualise, chacun récapitule. Chacun y côtoie déjà sa marginalité. Les bouleversements, voire les incohérences, parfois exprimés au cours de la prise de repères sont légitimes : ils nous obligent à fournir rapidement une réponse à une nécessité de quête d’ordre en lien avec la fonction auto-ordonnatrice du corps. Ce moment d’ailleurs surprend toujours ; ces quelques secondes qui s’écoulent où le cerveau parcourt dans un temps semble-t-il expansé, toute une panoplie de possibles pour en extraire une réponse.

En conclusion, nous pouvons dire que les repères sont des moyens d’observation. Ils n’ont de sens et ne sont fiables que s’ils se répètent de mobilisation en mobilisation. Ils insufflent un rythme dans les séances et dans la progression globale.